L'accaparement des terres agricoles, ou land grabbing, désigne l'acquisition ou la location à grande échelle de terres cultivables, souvent dans des pays en développement, par des investisseurs étrangers, des fonds ou des États. Le phénomène s'est nettement accéléré après la crise alimentaire et financière de 2007-2008. Trois sources de référence permettent d'en parler honnêtement : le rapport « Seized! » de l'ONG GRAIN (2008), l'étude de la Banque mondiale « Rising Global Interest in Farmland » (2011) et la base de données collaborative Land Matrix. Toutes trois convergent sur une tendance — une pression accrue sur le foncier agricole — tout en signalant que les chiffres précis restent incertains.
Définition. L'accaparement des terres est la prise de contrôle, par achat ou bail de longue durée, de surfaces agricoles importantes par des acteurs extérieurs à la communauté locale, généralement à des fins de production alimentaire, d'agrocarburants ou de placement financier. Le terme souligne le déséquilibre de pouvoir entre l'investisseur et les populations qui occupaient ou cultivaient ces terres, parfois sans titre de propriété formel.
L'envolée des prix alimentaires de 2007-2008 a poussé plusieurs pays importateurs de nourriture à chercher à sécuriser leur approvisionnement en cultivant à l'étranger. Au même moment, la crise financière a conduit des investisseurs à voir la terre agricole comme un actif refuge, susceptible de prendre de la valeur. Ces deux logiques — sécurité alimentaire de certains États et placement financier — se sont rejointes pour alimenter une vague de transactions foncières de grande ampleur.
C'est ce moment précis que l'ONG GRAIN a documenté dès octobre 2008 dans son rapport « Seized! The 2008 land grab for food and financial security ». Ce texte a largement contribué à attirer l'attention internationale sur ces transactions et à populariser la notion même de land grabbing. Il faut le situer pour ce qu'il est : un travail d'alerte d'une organisation de la société civile, fondé sur une compilation de plus d'une centaine de cas, qui a ouvert un champ d'enquête plutôt qu'il n'a livré une comptabilité définitive.
En 2011, la Banque mondiale a consacré au sujet un rapport de référence, « Rising Global Interest in Farmland: Can It Yield Sustainable and Equitable Benefits? », signé par Klaus Deininger et Derek Byerlee. Sa portée tient à sa source : il n'émane pas d'un mouvement militant, mais d'une institution difficilement suspecte d'hostilité de principe au marché. Or ce rapport documente une forte hausse des transactions foncières de grande ampleur après 2008 et formule des réserves sérieuses.
Le rapport avance un ordre de grandeur souvent cité : alors que l'expansion mondiale des terres agricoles était inférieure à 4 millions d'hectares par an avant 2008, des transactions portant sur environ 56 millions d'hectares avaient été annoncées avant la fin de 2009, dont plus de 70 % en Afrique (Éthiopie, Mozambique, Soudan notamment). Ce chiffre concerne des projets annoncés, pas nécessairement réalisés — la prudence reste de mise.
Trois constats du rapport méritent d'être retenus :
Autrement dit, le problème pointé n'est pas l'investissement agricole en soi, qui peut être utile, mais les conditions dans lesquelles ces transactions se déroulent : opacité, faible protection des droits fonciers locaux et asymétrie de pouvoir entre l'investisseur et l'occupant.
Mesurer l'accaparement des terres est notoirement difficile, et l'honnêteté commande de le dire. L'initiative Land Matrix, base de données indépendante et collaborative lancée en 2011, recense les transactions foncières à grande échelle (à partir de 200 hectares, signées depuis 2000) et publie des chiffres régulièrement actualisés. Mais elle signale elle-même les limites de l'exercice.
Plusieurs sources d'incertitude se cumulent :
Pour cette raison, il est plus rigoureux de raisonner en ordres de grandeur que d'avancer un chiffre unique présenté comme définitif. Le rapport analytique III de Land Matrix (2021) recensait ainsi 1 865 transactions pour une surface ciblée d'environ 33 millions d'hectares, dont quelque 30 millions d'hectares effectivement contractés — un total massif, comparable à la superficie de l'Italie, mais entouré d'une marge d'incertitude importante et entièrement dépendant des conventions de comptage. Le cartographe honnête retient la tendance, une pression accrue sur le foncier, plutôt qu'un total exact.
L'accaparement des terres ne se limite pas au sol. En 2013, une étude publiée dans les comptes rendus de l'Académie des sciences américaine (PNAS) par Maria Cristina Rulli, Antonio Saviori et Paolo D'Odorico a montré que l'acquisition de terres à l'étranger s'accompagne d'une appropriation des ressources en eau associées — un « accaparement de l'eau » qui restait jusque-là peu quantifié. L'analyse recensait des transactions impliquant des dizaines de pays « accaparés » et « accapareurs » sur tous les continents à l'exception de l'Antarctique.
Une étude complémentaire des mêmes auteurs (Environmental Research Letters, 2014) a estimé la quantité de nourriture théoriquement productible sur ces terres acquises : de quoi nourrir des centaines de millions de personnes, le plus souvent destinée à l'exportation plutôt qu'aux populations locales. Ces travaux académiques restent des estimations modélisées, mais ils éclairent l'enjeu : derrière la terre, ce sont l'eau et la sécurité alimentaire des communautés qui se jouent.
L'accaparement des terres ne se confond pas avec la concentration de l'industrie semencière ou agrochimique : les acteurs sont en partie distincts (fonds d'investissement et États pour la terre, firmes pour la semence et les intrants). Mais les deux participent d'un même mouvement de fond : la transformation de ressources autrefois communes ou paysannes — la terre, la graine — en actifs financiers gérés à grande échelle. Une revue systématique publiée en 2024 (Agricultural and Food Economics) documente d'ailleurs l'implication croissante de fonds souverains dans ces acquisitions, tout en soulignant que leur effet net sur la sécurité alimentaire locale reste contesté dans la littérature.
On peut y voir une corrélation de logique plus qu'une coordination planifiée. Qui contrôle de vastes surfaces achète aussi en gros les semences et les intrants, ce qui renforce le pouvoir des fournisseurs déjà concentrés en amont. À l'inverse, une agriculture de petites exploitations diversifiées disperse naturellement ce pouvoir. C'est précisément cette articulation qui fait de la question foncière un enjeu de souveraineté alimentaire, et pas seulement d'investissement.
Qu'est-ce que le land grabbing ? C'est l'acquisition ou la location à grande échelle de terres agricoles, souvent dans des pays en développement, par des investisseurs étrangers, des fonds ou des États, généralement pour produire de la nourriture, des agrocarburants ou réaliser un placement. Le terme insiste sur le déséquilibre de pouvoir avec les populations locales.
Combien de terres sont concernées dans le monde ? Il n'existe pas de chiffre unique fiable. La Banque mondiale évoquait environ 56 millions d'hectares de transactions annoncées avant fin 2009 ; Land Matrix recensait environ 33 millions d'hectares ciblés (30 millions contractés) en 2021. Ces sources signalent elles-mêmes de fortes incertitudes méthodologiques (transactions annoncées mais non réalisées, périmètres variables). Mieux vaut raisonner en ordre de grandeur et en tendance.
Le phénomène est-il prouvé ou militant ? Les deux registres existent et il faut les distinguer. L'alerte initiale est venue d'une ONG, GRAIN, avec son rapport « Seized! » de 2008. Mais le constat d'une forte hausse des transactions, souvent opaques et défavorables aux communautés locales, a été confirmé par la Banque mondiale en 2011, institution non militante, puis suivi par des bases de données indépendantes (Land Matrix) et des travaux académiques évalués par les pairs. Le fait de la pression foncière est documenté ; l'ampleur exacte de ses conséquences reste débattue.
Pour replacer la terre dans la carte plus large des points de contrôle de l'alimentation — la semence, les intrants, le négoce — voyez notre article pilier : qui contrôle l'alimentation mondiale. L'enquête complète, balisée niveau de certitude par niveau de certitude et sources à l'appui, est détaillée dans l'ebook Le Monopole Alimentaire Mondial.
C'est l'acquisition ou la location à grande échelle de terres agricoles, souvent dans des pays en développement, par des investisseurs étrangers, des fonds ou des États, généralement pour produire de la nourriture, des agrocarburants ou réaliser un placement. Le terme insiste sur le déséquilibre de pouvoir avec les populations locales.
Il n'existe pas de chiffre unique fiable. La Banque mondiale évoquait environ 56 millions d'hectares de transactions annoncées avant fin 2009 ; Land Matrix recensait environ 33 millions d'hectares ciblés (30 millions contractés) en 2021. Ces sources signalent elles-mêmes de fortes incertitudes méthodologiques (transactions annoncées mais non réalisées, périmètres variables). Mieux vaut raisonner en ordre de grandeur et en tendance.
Les deux registres existent et il faut les distinguer. L'alerte initiale est venue d'une ONG, GRAIN, avec son rapport « Seized! » de 2008. Mais le constat d'une forte hausse des transactions, souvent opaques et défavorables aux communautés locales, a été confirmé par la Banque mondiale en 2011, institution non militante, puis suivi par des bases de données indépendantes (Land Matrix) et des travaux académiques évalués par les pairs. Le fait de la pression foncière est documenté ; l'ampleur exacte de ses conséquences reste débattue.
Dossier : Big Pharma & souveraineté alimentaire
MINI11: Le Monopole Alimentaire Mondial
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