« Rien n’est vrai, tout est permis. » Cette phrase, souvent attribuée à Nietzsche ou aux assassins de la secte des Hashashins, résume une tentation contemporaine : celle de jeter le bébé du réel avec l’eau du bain de la construction sociale. Face aux deepfakes, aux bulles de filtres, aux théories du complot, un vertige nous saisit : comment savoir ce qui est réel ? Faut-il renoncer à toute vérité ?
Cette enquête propose une voie étroite mais praticable : le faillibilisme. Ni dogmatisme naïf (le réel est transparent), ni relativisme nihiliste (rien n’est réel). Notre accès au réel est médié, partiel, révisable — mais perfectible. Et c’est précisément parce qu’il se cogne à une réalité qui résiste que nous pouvons progresser. Voici six repères pour arpenter cette frontière. Tout au long, un principe : séparer ce que la science a établi de ce qui relève de la spéculation philosophique, que nous signalerons comme telle.
La première frontière du réel n’est pas une vitre transparente mais un traducteur. Notre cerveau ne se contente pas d’enregistrer passivement les stimuli : il les interprète, les complète, les anticipe. Les illusions d’optique en sont la preuve la plus spectaculaire : deux carrés de même gris nous paraissent différents selon leur contexte. Ce n’est pas un défaut, c’est un mécanisme adaptatif.
Les neurosciences cognitives décrivent la perception comme un processus prédictif : le cerveau génère en permanence des hypothèses sur le monde et les confronte aux données sensorielles, l’erreur de prédiction corrigeant le modèle. C’est le cadre théorique du « principe de l’énergie libre » proposé par le neuroscientifique Karl Friston (2010), qui demeure une théorie unificatrice débattue et non un fait clos — mais qui s’appuie sur des observations robustes : notre accès au réel est construit de l’intérieur, et le réel résiste et corrige nos erreurs.
Deux résultats expérimentaux solides illustrent cette médiation. L’expérience du « gorille invisible » de Daniel Simons et Christopher Chabris (1999) montre que près de la moitié des spectateurs absorbés par une tâche de comptage ne voient pas un gorille traverser la scène : l’attention sculpte ce que nous percevons. Et l’affaire de « la robe » (2015), analysée par Lafer-Sousa, Hermann et Conway dans Current Biology, montre qu’une même photographie est vue bleu/noir par les uns, blanc/or par les autres, selon les hypothèses que chaque cerveau fait sur l’éclairage. Savoir que l’on infère est la première compétence de l’arpenteur. Cela ne signifie pas que « rien n’est réel » : la robe a des pixels physiquement mesurables, le gorille est bien dans la vidéo. Cela signifie que notre accès est médié, et que connaître ce médiateur est essentiel pour ne pas confondre la carte avec le territoire.
Une des confusions les plus fréquentes consiste à croire que ce qui est construit socialement est illusoire. Or, dans The Construction of Social Reality (1995), le philosophe John Searle a proposé une distinction décisive entre les faits bruts (la montagne, la masse d’un caillou) et les faits institutionnels (l’argent, les frontières, le mariage). Ces derniers n’existent que parce qu’un collectif leur attribue une fonction et y croit — la formule de Searle est « X compte comme Y dans le contexte C » — mais ils sont réels dans leurs effets.
L’argent est réellement de l’argent : il achète du pain, il endette, il fait vivre ou mourir. Dire qu’il est construit ne le rend pas moins réel. C’est un autre mode d’existence du réel, dépendant de l’accord humain. De même, une frontière entre deux pays est une ligne sur une carte, mais elle a des conséquences très concrètes : douanes, visas, séparation de familles.
Cette distinction est cruciale pour ne pas tomber dans le piège relativiste : tout est construit, donc tout se vaut ? Non. Construit ne signifie pas arbitraire. Certaines constructions sont plus robustes, plus cohérentes, plus utiles que d’autres. Et surtout, les faits bruts continuent d’exister : on ne peut pas construire un pont qui défie la gravité.
La philosophie ne prouve pas que le réel existe — aucune démonstration ne réfute définitivement le solipsiste qui affirme rêver le monde. Mais elle éclaire un point pratique décisif : la position « rien n’est réel » est stérile et auto-réfutante. Si rien n’est réel, l’affirmation elle-même ne l’est pas ; et surtout, on ne peut plus dénoncer aucun mensonge, aucune injustice, aucun faux — car il n’y aurait plus de vrai pour servir d’étalon.
Le scepticisme radical, poussé jusqu’au bout, désarme précisément ceux qu’il prétend éveiller. Les régimes autoritaires adorent le relativisme : si la vérité n’existe pas, alors le pouvoir peut imposer sa version sans contradiction. C’est pourquoi l’arpenteur refuse le confort du « tout se vaut » et accepte l’inconfort de la quête de vérité.
Une remarque s’impose ici sur un argument philosophique souvent invoqué pour dire que « rien n’est réel » : l’hypothèse de la simulation. En 2003, le philosophe Nick Bostrom a publié dans The Philosophical Quarterly un argument rigoureux montrant qu’au moins une de trois propositions doit être vraie, dont celle selon laquelle nous vivrions dans une simulation informatique. Attention : Bostrom ne prétend pas prouver que nous sommes dans une simulation ; il démontre un trilemme. C’est de la philosophie spéculative, non un résultat scientifique établi. Même si l’hypothèse était vraie, elle ne dissoudrait pas la distinction entre le vrai et le faux à l’intérieur de notre monde : un mensonge resterait un mensonge, un pont mal calculé s’effondrerait. La spéculation métaphysique sur la nature ultime du réel ne dispense jamais du travail de discrimination ici et maintenant.
Vers 375 av. J.-C., dans La République (livre VII), Platon propose l’allégorie de la caverne : des prisonniers enchaînés depuis l’enfance prennent les ombres projetées sur une paroi pour la totalité du réel ; l’un d’eux, libéré, découvre douloureusement le monde des objets et du soleil, puis revient — incompris — annoncer aux autres que ce qu’ils voyaient n’étaient que des ombres.
Lisons-la avec exigence : Platon ne dit pas « tout est illusion ». Il affirme au contraire qu’il existe un réel plus vrai que les ombres, et que la connaissance est une ascension vers lui. C’est une parabole anti-relativiste. Le prisonnier libéré ne dit pas « votre réalité vaut la mienne » ; il dit « vous voyez des ombres, je vois des objets réels ». La caverne n’est pas un argument pour le relativisme, mais pour la possibilité d’un accès plus vrai au réel.
En 1981, le philosophe Jean Baudrillard publie chez Galilée Simulacres et simulation. Il y décrit une hyperréalité : un régime où les signes ne renvoient plus à un réel mais se réfèrent les uns aux autres — la carte qui précède le territoire, la copie sans original. Là encore, prudence interprétative : Baudrillard fait de la théorie culturelle provocatrice, non de la physique ; son propos est un essai philosophique, à lire comme tel.
Lire « l’hyperréalité » comme une description littérale du monde — « rien n’est réel » — c’est commettre exactement l’erreur que cette enquête combat. Sa valeur est heuristique : il nomme une tendance observable (la prolifération des représentations autoréférentielles), pas une abolition du monde. Et cette tendance a aujourd’hui un visage technique : les deepfakes. En mars 2022, une fausse vidéo générée par IA montrant le président ukrainien Volodymyr Zelensky appelant ses soldats à se rendre a été diffusée après le piratage d’un site d’information, avant d’être démentie en quelques heures — premier emploi documenté d’un deepfake dans un conflit armé. L’épisode illustre exactement le point de Baudrillard sans lui donner raison sur le fond : le simulacre n’a pas remplacé le réel, il a été confronté au réel (Zelensky filmé en direct depuis Kyiv) et démasqué. Les filtres, les images de synthèse et les deepfakes masquent, déforment, concurrencent le réel ; ils ne le suppriment pas. L’arpenteur doit apprendre à repérer ces simulacres sans croire qu’ils ont remplacé le monde.
Le faillibilisme — terme forgé par Charles Sanders Peirce et central chez Karl Popper — affirme tout autre chose : aucune de nos connaissances n’est certaine ni définitive, mais elles ne se valent pas pour autant. Certaines résistent mieux aux tentatives de réfutation, se recoupent davantage, prédisent plus juste. Notre accès au réel est partiel et révisable, et c’est précisément pour cela qu’il est perfectible : on peut éliminer des erreurs, donc il y a un réel contre lequel se cogner.
Ce repère vaut aussi pour nos peurs collectives sur les médias. L’idée que les algorithmes nous enfermeraient mécaniquement dans des « bulles de filtres » homogènes est intuitive — mais la revue de littérature du Reuters Institute (Arguedas, Robertson, Fletcher et Nielsen, 2022) conclut que les chambres d’écho sont moins répandues qu’on ne le croit, ne trouve pas de soutien empirique à l’hypothèse de la bulle de filtres, et dresse un tableau nuancé de la polarisation. C’est le faillibilisme à l’œuvre : une affirmation séduisante, confrontée aux données, se révèle plus fragile qu’annoncée. Le danger reste réel mais doit être mesuré, pas fantasmé.
Le faillibilisme garde le doute et le progrès ; le relativisme abandonne le second avec le premier. C’est ce critère — notre accès au réel est médié et construit, mais le réel existe et notre accès est perfectible — qui permet de tenir les deux bouts sans tomber d’un côté ni de l’autre. Il évite la naïveté (croire que l’on voit le monde « tel qu’il est ») et le nihilisme (croire qu’il n’y a pas de monde à voir).
Entre le dogmatique qui croit tout savoir et le sceptique qui croit qu’on ne peut rien savoir, l’arpenteur tient la position inconfortable mais féconde de celui qui sait qu’on peut savoir mieux. Les six repères présentés ici transforment un vertige — « comment savoir ce qui est réel ? » — en démarche. Ils n’abolissent pas la médiation, ce qui est impossible, mais ils apprennent à en tenir compte sans s’y noyer. Un accès partiel et lucide au réel vaut infiniment mieux qu’un réel fantasmé ou qu’un réel nié.
Dossier : Égrégore & souveraineté cognitive
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