Histoire du transhumanisme : de Huxley (1957) à nos jours

L'essentiel

« Transhumanisme » n'est ni un mot récent ni un slogan complotiste : c'est un terme daté, avec un auteur, une date, et un mouvement organisé. Le connaître désamorce les deux erreurs symétriques — le fantasme d'un « plan secret » et la promesse messianique d'une humanité augmentée déjà acquise. Voici l'histoire documentée.

Le mot : Julian Huxley, 1957

Le biologiste britannique Julian Huxley — premier directeur général de l'UNESCO, frère de l'écrivain Aldous Huxley — popularise le terme dans un essai de 1957, où il définit le transhumanisme comme « l'homme restant homme, mais se transcendant lui-même, en réalisant de nouvelles possibilités de et pour sa nature humaine ». Le mot apparaît sous des formes antérieures (on cite un texte du philosophe canadien W. D. Lighthall en 1940), mais c'est Huxley qui lui donne son sens moderne.

Les pionniers : FM-2030 et Max More (années 1980-1990)

Le sens contemporain se précise à la fin du XXᵉ siècle. Fereidoun M. Esfandiary, connu sous le nom de FM-2030, décrit le « transhumain » comme un être de transition vers une condition posthumaine, à mesure qu'il adopte technologies et modes de vie nouveaux. Le philosophe Max More formule ensuite le transhumanisme comme une véritable philosophie (au tournant des années 1990, avec son texte « Transhumanism: Toward a Futurist Philosophy ») et fonde l'Extropy Institute, premier foyer structuré du courant.

Le mouvement organisé : 1998, la World Transhumanist Association

En 1998, les philosophes Nick Bostrom et David Pearce fondent la World Transhumanist Association (WTA), aujourd'hui appelée Humanity+ — dont le symbole « H+ » est devenu l'emblème du mouvement. Selon Bostrom, le transhumanisme est « un mouvement défini de façon souple… une approche interdisciplinaire pour comprendre et évaluer les enjeux éthiques, sociaux et stratégiques des technologies présentes et anticipées ». C'est là que le transhumanisme cesse d'être une intuition d'auteur pour devenir un courant avec revues, associations et débats publics.

Avant le mot : une généalogie d'idées (1793-1929)

L'idée précède le mot. Dès 1793, Condorcet spécule, dans l'« Esquisse d'un tableau historique des progrès de l'esprit humain », sur un allongement indéfini de la durée de la vie humaine. En 1923, le généticien britannique J. B. S. Haldane publie « Daedalus; or, Science and the Future », qui imagine l'application du génie biologique à l'espèce humaine, jusqu'à l'ectogenèse. En 1929, le cristallographe John Desmond Bernal étend la spéculation aux prothèses et à la vie spatiale dans « The World, the Flesh and the Devil ». [FAIT DOCUMENTÉ] Ces textes existent, sont datés et consultables ; ils forment le terreau sur lequel Huxley posera son mot.

1957 : ce que Huxley a réellement écrit

[FAIT DOCUMENTÉ] L'essai de Julian Huxley, « Transhumanism », ouvre son recueil « New Bottles for New Wine » (Chatto & Windus, 1957). Le passage clé mérite d'être lu pour ce qu'il dit — et ne dit pas : l'espèce humaine peut, si elle le souhaite, « se transcender elle-même… l'homme restant homme, mais se transcendant lui-même en réalisant de nouvelles possibilités de et pour sa nature humaine ». Huxley, biologiste et humaniste, parle d'éducation, de société et d'épanouissement de l'espèce — pas d'implants ni d'immortalité numérique. Le sens technologique actuel du mot lui est postérieur ; il faut donc se garder de l'anachronisme qui ferait du premier directeur général de l'UNESCO le parrain de la Silicon Valley.

Des extropiens à Oxford : l'institutionnalisation (1988-2008)

[FAIT DOCUMENTÉ] La chronologie du mouvement organisé est précise : en 1988, Max More et Tom Morrow lancent la revue « Extropy » ; en 1992, l'Extropy Institute est fondé en Californie ; en 1998, Nick Bostrom et David Pearce créent la World Transhumanist Association, qui adopte une première « Déclaration transhumaniste » (révisée depuis) ; en 2005, Bostrom fonde à l'université d'Oxford le Future of Humanity Institute — signe que le courant entre à l'université — et la WTA prend le nom Humanity+ en 2008. [CORRÉLATION] Cette trajectoire — fanzines, associations, chaires universitaires, mécénat technologique — épouse celle de l'industrie numérique, dont le mouvement partage en partie la géographie (Californie) et les financements.

Les critiques, elles aussi, ont une histoire

[FAIT DOCUMENTÉ] Le transhumanisme a des adversaires intellectuels identifiés — preuve supplémentaire de son caractère public : en 2004, le politologue Francis Fukuyama le désigne, dans la revue Foreign Policy, comme « l'idée la plus dangereuse du monde », au motif qu'il menacerait l'égalité des droits fondée sur une nature humaine partagée ; le philosophe Jürgen Habermas formule une inquiétude voisine sur l'eugénisme libéral. Les transhumanistes ont répondu publiquement, Bostrom en tête. [HYPOTHÈSE] Savoir qui a raison est un débat normatif ouvert ; le fait établi est qu'il s'agit d'une controverse philosophique menée à visage découvert, dans des revues — pas d'un agenda occulte.

Ce que l'histoire établit

Ce que l'histoire ne dit PAS

L'histoire honnête tient en une phrase : une idée philosophique nommée en 1957, structurée en mouvement en 1998, qui pose de vraies questions éthiques sur des technologies bien réelles — à distinguer autant du fantasme complotiste que de la promesse d'immortalité. Pour le versant le plus concret et le mieux financé, celui du soldat augmenté et des programmes de la DARPA, la définition et les dangers réels sont détaillés dans notre dossier dédié.

Questions fréquentes

Qui a inventé le mot « transhumanisme » ?

Le biologiste Julian Huxley, qui le popularise dans un essai de 1957 (« l'homme restant homme, mais se transcendant lui-même »). Des formes antérieures existent, mais c'est lui qui lui donne son sens moderne.

Quand le transhumanisme est-il devenu un mouvement organisé ?

En 1998, avec la fondation de la World Transhumanist Association (WTA) par Nick Bostrom et David Pearce — aujourd'hui appelée Humanity+, dont le symbole est « H+ ».

Le transhumanisme est-il un complot ?

Non. C'est un courant de pensée philosophique public, avec des auteurs identifiés, des textes, des revues et des associations — l'inverse d'une organisation clandestine. Il pose de vraies questions éthiques, mais n'est pas un plan secret.

Quelle différence entre transhumain et posthumain ?

Le « transhumain » (terme de FM-2030) désigne un être de transition, qui adopte les technologies d'augmentation ; le « posthumain » désigne l'état hypothétique d'aboutissement, au-delà des limites humaines actuelles. Le premier mène au second, en théorie.

Que signifie le symbole H+ ?

« H+ » (pour Humanity Plus) est l'emblème du mouvement transhumaniste, adopté par l'association Humanity+ (ex-World Transhumanist Association, fondée en 1998).

Dossier : Transhumanisme militaire & DARPA

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